C'est un petit livre, autant par son format que par sa pagination, presque ordinaire et pourtant je l'ai pris dans les mains, l'ai acheté, l'ai emporté, lu et relu, une fois, deux fois, trois fois. Il en est ainsi de certaines histoires qui méritent beaucoup d'attention comme celle qui lie Yves Simon à son père. Car comment parler d'un être avec lequel on s'est affronté, que l'on a quitté pour sortir d'une vie étriquée ? Comment parler d'un père "dont la vie était sans issue" et qui fait dire à un enfant de dix ans que la sienne en aurait une ? Comment s'ouvrir à un autre monde quand adolescent on se demande comment changer de monde quand celui dans lequel on est né ne nous satisfait pas ? Yves-Simon voulait changer de matrice, ne pas devenir un nouveau prolétaire comme son père, vivre une vie à des années lumière de celle de son père. C'est ce qu'il fit, intimement persuadé que son existence ne pouvait en être la réplique. Et pourtant, lire cette lettre qu'il lui écrit une quarantaine d'années plus tard, c'est comprendre que cette soif éperdue d'ailleurs et de connaissances, il ne la doit qu'à son père, ce père aimant qui l'inonda d'amour vrai et d'une tendresse sans égal : "Cloué au sol, tu fus le socle poétique qui me propulsa en apesanteur vers des éthers qui t'étaient étrangers"..." Tes pieds collaient à la glaise quand les miens s'élevaient vers le ciel" ..."Je t'étais attaché pour mieux m'éloigner et je t'ai aimé en devinant que cet amour me donnerait des armes pour que rien de ce qu'il advienne ne puisse te ressembler". Yves-Simon n'est ni dans le regret ni dans le pathos, juste face à ce père qui lui a tout donné pour lui avouer : " Comment ai-je pu t'aimer si mal, toi qui m'aimais tant ? ". Ce père pris dans un quotidien rude, qui lui faisait honte quand il portait son misérable uniforme de cheminot, cet homme inculte à la mine hagarde et aux gestes imprécis quand l'alcool l'imbibait avait offert à Yves Simon le plus bel antidote qui soit contre "l'arrogance et la désinvolture d'un monde qui n'est que ce qu'il est..": l'amour. Car c'est en se gorgeant de cet amour donné sans contrepartie qu' Yves-Simon put construire sa vie et affronter les fracas de l'existence. L'essentiel était donc bien LÀ dans cet amour non calculé, juste donné par un père aimant . "Jour à après jour, tu m'as confectionné ce matelas affectif qui rend invincible, qui immunise contre les maladies de l'âme", confie Yves-Simon à son père. Depuis longtemps il s'en est allé, mais ces mots qu'il écrit " au ciel, à la terre, à ces atomes d'oxygène que nous avons partagés et qui errent dans ce monde où tu vis encore et où tu n'es plus" et qui les lient à l'infini compte bien plus que la vie. BG Yves Simon, Un homme ordinaire Nil Editions
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