Vide
Le vide s'est écrasé,
Le temps s'est désincarné,
Les voiles tissées se sont déployées,
Pour m'emporter dans la fumée de l'oubli, encens de la vie.
Telle que je suis, un peu de suie, un peu de vie.
Une toile monochrome qui m'absorbe,
Et c'est Rothko qui répond à Toronto,
Et c'est le gris qui se fond dans l'oubli,
Et c'est la vie qui s'insinue, se met à nue.
BG
Photo de Rainer Pawellek
Nuit intérieure
En pleine nuit
Le jour sans détour
Ivre d'une clarté indocile
Jour en plein jour
De ma nuit
Qui s'étire, qui s'ébat à chercher ses pas.
De mes pas
Qui me conduisent au-delà.
De la peur
Ce peut-être.
Et cette voix intérieure
Qui tenaille
Mes entrailles
Ce peut être.
De l'espérance
Ce peut-être.
Cette lumière entraperçue
Quand soudain tout s'est tu.
BG
Photo de Rainer Pawellek
Présence
Je reprends la page
Défilent les mots
Ferait-il trop beau
Se creusent les écarts de pensées
Dans un temps désaliéné
Sur ma liberté
Se profile un nouvel horizon
Et je plonge dans mes songes
Et je cède au silence
Pure présence
Photo Hermine Cleret / Photgraphe cleret@club-internet.fr
Sur le sable de tes yeux
Sur le sable de tes yeux
J'ai touché ma déraison
Sur le sable de tes yeux
Je me suis perdue à l'horizon
Sur le sable de tes yeux
Sur le sable de tes yeux
Sur le grain de ta peau
J'ai glissé amusée
Sur le grain de ta peau
J'ai dessiné mon avidité
Sur le grain de ta peau
Sur le grain de ta peau
Sur tes lèvres salées
J'ai bu à me noyer
Sur tes lèvres salées
Je me suis envolée envolée
Sur tes lèvres salées
Sur tes lèvres salées
Sur ton cou déployé
Je me suis laissée couler couler
Sur ton cou déployé
Je t'ai vu ployer ployer
Sur ton cou déployé
Sur ton cou déployé
Sur tes hanches animales
Je me suis enroulée
Sur tes hanches animales
Je n'ai pu m'en aller
Sur tes hanches animales
Sur tes hanches animales
Sur ton sexe dressé
J'ai voulu m'envahir
Sur ton sexe dressé
Le temps ne devait plus faiblir
Sur ton sexe dressé
Sur ton sexe dressé
Nu de mer, Camargue Lucien Clergue
L'oiseau qui ne dit mot
L’oiseau qui ne dit mot
Un oiseau
L’oiseau soudain là, devant toi
Libre d’être là
L’oiseau qui sautille
L’oiseau qui consent
A venir vivre cet instant
Car il voit
Car il sait
Qu’il y a….qu’il aura
Alors, il vient
Il est là
Il saute, une fois, et puis deux, et puis trois
Il va rester, un peu, c’est bien peu, c’est trop peu
Alors, il picore une nouvelle fois
Il sautille, une fois, deux fois, trois fois
Tu finis par ne plus compter le nombre de fois
Il est encore revenu cette fois
Il est bien là
Chez toi
Tu l’espérais
Tu l’attendais
Oui, bien là
Devant toi
Il y en a un, et puis deux, et puis trois
Qui cherchent les graines
Qui picorent les graines
Qui goûtent à ton pain
Sous le grand pin
C’est comme ça chaque matin
C’est ainsi chaque lendemain
Ces offrandes que tu essaimes
Et qui contiennent cet « aimes »
Que tu conjugues au fil des semaines
Tu penses à eux
Et un petit miracle a lieu
Tes pensées se font moins terriennes, plus aériennes
Juste ce qu’il faut d’herbeuses, de rêveuses
Pour garder cette âme d’enfant qui te rend si différent
Et met du beau autour de moi
Pour prolonger ton émoi.
Août 2010
GRIS DE SANG
Les gris s'appuent sur la plaine
qui s'étire, se courbe et se recourbe,
boit le ciel
et se noie
d'un trop plein de désarroi.
Les nuages regardent la terre isolée,
désertée,
d'un février inhabité
dans la froideur glacée
de sa grande nudité.
Ils ploient sous le poids du passé si présent, du présent si absent,
dans ces champs
où
enterrés vivants, tremblants,
des hommes ont crié, craché, hurlé
la peine, leur haine,
de la guerre
le front dans la terre,
la terre dans le sang.
Les arbres écoutent encore les pleurs
des fleurs épuisées de tant de larmes
dans le grand silence
du fracas des armes.
Des lambeaux de neige
tracent ma route.
Et j'avance et je pense.
Faut-il encore penser, avancer
Sans que rien de se passe
Sans que rien ne se casse ?
Trop d'hommes tués pour filer à toute vitesse
Trop de douleurs enterrées Pour s'en détourner.
Il faut regarder la terre absorber le ciel,
il faut laisser les grisés l'envahir,
la faire vivre, accoucher d'un ciel bas qui n'en finit pas.
BG, en passant près de Verdun, fév 2010 Tableau de Pierre Soulages
En parlant du temps...
Dans les signes du temps
L’embellie des contretemps
Qui caressent l’adversité
Avec une nonchalante beauté.
Oct 09
En silence
Un bruissement de silence silence silence
Le temps s'épanche
avec un brin d'insolence
Les heures rudoient le
il était une fois
Et l'après se joue
de demain
Car du lendemain il a le goût
incertain
Qu'advient-il du corps
en l'esprit
De l'esprit enfin
accompli
Au temps désaccordé
porté par l'échéance de la vie
A la douce errance de l'infini?
Béatrice Gernot . Encre de Jean-Pierre Pincement *
* En ce moment exposé à la Galerie Lucette Herzog Passage Molière 75003 Paris
Dialogue avec Calder, Goya, Léger, Picasso, Bram van Veld Jusqu'au 14 nov 2009
Et la mer dit ...
Un jour, alors qu’une légère brise me caressait, et que je me laissais porter par l’infinie solitude du large, je sentis mes vagues s’allonger, s’allonger, puis s’étirer jusqu’à s’offrir à la douceur d’un corps étranger. Je me déroulais avec une grâce infinie pour atteindre je ne savais quoi. Ce dont je pouvais être certaine, c’est que j’étais entraînée toute entière vers ce point de convergence où mes sens cessaient d’être ceux qu’ils avaient été jusqu’à lors.
Habituée à la houle, au clapotis incessant des vagues, attirée par les profondeurs autant que par l’horizon déployé sans cesse devant moi, je réalisai soudain qu’il se passait quelque chose d’inhabituel, quelque chose qui allait bouleverser ma vie.
Moi qui avait connu la violence des courants, le rougeoiement des aurores tropicales, l’opacité de la brume, la beauté des bleutés qui verdoient, les folles nuits de tempête…j’étais en présence de quelque chose de nouveau. Aujourd’hui encore, il m’est bien difficile de vous décrire ce que je ressentais. J’étais dans l’attente de ce qui allait arriver. Il fallait que ça arrive. Ce « ça » encore indéfinissable était ce par quoi mon existence allait prendre un nouveau sens. Je le savais. L’amplitude de mon corps me le disait. Jamais encore je n’avais connu une telle sensation de plénitude. Je ne contrôlais plus rien. J’étais poussée, attirée par un élément que je ne pouvais pas imaginer puisque je n’en connaissais pas encore l’existence, mais que je pressentais.
Il vint à moi ou plutôt je vins à lui. A partir de ce moment, je fus à lui. Où étais-je ? Que faisais-je ? J’étais devenue une autre, enfin pas tout à fait. Quelque chose me captait, m’apprivoisait. Je ne pouvais y résister. D’ailleurs pourquoi résister ?
Je me répandis sur lui avec la douceur d’une femme aimante. Il m’acceptait sans violence et me recevait sans contrainte. Qu’étais-je pour lui? Me connaissait-il ? M’attendait-il ? La seule réponse qu’il me donna ce fut de m’accueillir, non pour me garder, mais pour me laisser le temps d’apparaître, puis de disparaître, pour devenir invisible, absorbée par l’écume d’un temps décompté.
A peine eus-je le temps de reprendre forme et vie, que je fus immédiatement précipitée en arrière, puis à nouveau, entraînée vers lui. Je reconnus sous moi les milliers de formes arrondies et oblongues qui m’avaient accueillies. Mais cette fois-ci, je fus soulevée et projetée avec force dans une gigantesque échancrure. Une peur irraisonnée s’empara de moi. Jamais je n’avais vécu un tel face à face, jamais des rochers ne m’avaient paru si imposants. C’était la première fois qu’ils semblaient me résister. Et pourtant, il n’en était rien. Je compris très vite qu’ils étaient à la hauteur de ma grandeur et de mon immensité.
Le tumulte de mes eaux pouvait alors se comparer à l’effervescence de mes pensées. Je reconsidérais ma vie à l’aune de cet élément nouveau. Je n’étais plus seule. J’avais désormais quelqu’un sur qui me reposer, me confier. Quelqu’un à aimer. Ma vie hauturière semblait appartenir à un lointain passé. car, ici, je venais de découvrir la réassurance de côtes que l’on dit « sauvages ».
J’en fis le tour. L’immensité des falaises et la douceur des criques sablonneuses, la beauté des galets et le chant étiré des bouées, tout me rendait heureuse et fière. L’idée même d’entourer une terre donnait un sens à ma vie. J’étais ce par quoi cette terre existait. J’avais plus que jamais un rôle à remplir. Nos deux vies étaient indissociables. Désormais je ne pouvais plus vivre sans elle. Elle ne pouvait exister sans moi.
Alors que j’explorais ses falaises et ses baies j’eus envie d’en savoir plus sur le monde d’en-haut car chaque jour qui passait, j’entrevoyais un nouvel univers auquel j’étais soudé. Des sentiers disparaissaient dans la bruyère et l’ajonc, des cheminées sortaient de murets empierrés, des moutons « s’enlainaient » tranquillement dans la lande, le soir, les phares me signalaient leur extraordinaire présence.
Ma curiosité était grande, et mon orgueil égal à mon envie de tout voir et de tout savoir. Je voulais aller au-delà du rivage, enjamber la jetée et pénétrer la terre. Mais je ne le pouvais. J’étais faite pour l’embrasser avec la force de mes marées, et non la submerger.
Je décidai alors d’écouter les paroles et le silence des hommes et des femmes qui vivaient sur cette île.
Mon impatience fut vite récompensée.
A quelques mètres de moi, de vieux pêcheurs remontaient leurs casiers, des jeunes discutaient sur la jetée «de leur retour au pays », des marcheurs assis sur un rocher partageaient le bonheur de me regarder, des enfants jouaient à s’éclabousser …Que pouvais-je demander de plus? Ces échanges n’étaient-ils pas la vie même? Avaient-ils besoin de sensationnel pour exister? Qu’apprendrais-je de plus à vouloir tout explorer?
Ma découverte de cette île était déjà le plus beau des cadeaux. Elle s’était offerte à moi. Je devais prendre le temps de la connaître et de l’aimer, en toute humilité. Rien ne me pressait. Rien ne me m’était demandé. Je n’avais rien à exiger. Je devais juste continuer d’exister pour la faire exister.
Vagues à la terre / Ouessant Béatrice Gernot
Encre de Matthieu Bobin : http://www.lesfunambules.com/